Comment expliquer le chômage involontaire ?

En France, le taux de chômage a atteint 8,1 % au premier trimestre 2026 selon l’Insee. Dans le même temps, le taux d’emploi moyen en 2024 (68,8 %) atteignait son plus haut niveau depuis 1975. Cette coexistence entre un nombre record de personnes au travail et une remontée du chômage pose une question ancienne : comment expliquer le chômage involontaire, celui qui frappe des agents prêts à travailler au salaire courant mais qui ne trouvent pas d’emploi ?

Taux d’emploi record et chômage en hausse : le paradoxe du marché du travail français

La configuration actuelle du marché du travail en France défie les grilles de lecture simples. Un taux d’emploi historiquement élevé signifie qu’une proportion inédite de la population en âge de travailler occupe effectivement un poste. La remontée simultanée du chômage ne peut donc pas s’expliquer par un retrait massif de la population active ni par une supposée préférence pour le loisir.

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Ce paradoxe renvoie directement à la notion keynésienne de demande effective. Quand l’activité économique ralentit dans certains secteurs pendant qu’elle progresse dans d’autres, des travailleurs se retrouvent sans emploi non par choix, mais parce que l’offre d’emploi ne correspond plus à leur profil ou à leur localisation. Le chômage qui en résulte est involontaire au sens strict : le salaire de réserve de ces agents reste inférieur au salaire du marché, mais aucune embauche ne se concrétise.

Les transitions sectorielles (industrie vers services, commerce physique vers logistique) créent des poches de chômage localisées que les chiffres nationaux ne montrent pas. Un ouvrier qualifié dans une filière en contraction ne bascule pas du jour au lendemain vers un poste dans le numérique. Le déséquilibre entre offre et demande de travail n’est pas un problème de prix, c’est un problème de structure.

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Femme en recherche d'emploi à son bureau à domicile entouré de CV et d'un ordinateur portable, symbolisant le chômage involontaire

Chômage involontaire et théorie keynésienne de la demande effective

Pour l’école classique, le chômage ne peut être que transitoire ou volontaire. Si les salaires sont flexibles, le marché du travail s’ajuste : ceux qui acceptent de travailler au salaire d’équilibre trouvent un emploi. Dans ce cadre, un chômeur est quelqu’un qui refuse le salaire proposé.

Keynes renverse cette logique dans la Théorie générale. Le niveau d’emploi ne dépend pas du salaire que les travailleurs acceptent, mais du volume de production que les entreprises décident de lancer. Ce volume dépend lui-même de la demande effective, c’est-à-dire la demande anticipée par les entreprises.

Quand les entreprises anticipent une baisse de la consommation ou de l’investissement, elles réduisent leur production et licencient, même si des travailleurs sont prêts à travailler pour moins cher. La baisse des salaires ne résout rien dans ce schéma : elle réduit le pouvoir d’achat, donc la consommation, donc la demande effective. Le chômage s’auto-entretient.

Pourquoi la baisse des salaires n’élimine pas le chômage involontaire

L’argument classique suppose que le marché du travail fonctionne comme un marché de biens ordinaire. Baisser le prix (le salaire) augmenterait la demande (d’embauches). En réalité, le salaire joue un double rôle : c’est un coût pour l’entreprise et un revenu pour le salarié.

Une baisse généralisée des salaires comprime la demande globale. Les entreprises, confrontées à des carnets de commandes qui se vident, n’ont aucune raison d’embaucher davantage. Le chômage involontaire persiste même quand les salaires baissent, parce que le problème se situe du côté de la demande de biens, pas du côté du coût du travail.

Rigidités de prix et approche du déséquilibre sur le marché du travail

Une autre ligne d’explication passe par les rigidités nominales. Dans l’économie réelle, les prix et les salaires ne s’ajustent pas instantanément. Les contrats de travail sont signés pour des durées fixes, les conventions collectives encadrent les rémunérations, le salaire minimum impose un plancher légal.

L’approche dite du déséquilibre, développée notamment par Patinkin puis formalisée par Barro, Grossman, Benassy, Drèze et Malinvaud dans les années 1970, tente de modéliser ces situations. L’idée centrale : les agents économiques subissent des contraintes de rationnement sur certains marchés. Un travailleur peut être rationné sur le marché de l’emploi (il ne trouve pas de poste) alors même qu’il est prêt à travailler au salaire en vigueur.

Ce rationnement modifie les comportements sur les autres marchés. Un chômeur rationné sur le marché du travail réduit sa consommation, ce qui réduit la demande adressée aux entreprises, ce qui réduit l’emploi. Le déséquilibre se propage d’un marché à l’autre.

  • Le chômage keynésien apparaît quand la demande de biens est insuffisante : les entreprises ne produisent pas assez pour employer tout le monde, même à salaire flexible.
  • Le chômage classique survient quand le salaire réel est trop élevé par rapport à la productivité : les entreprises voudraient produire mais le coût du travail les en dissuade.
  • En pratique, les deux situations coexistent souvent dans des secteurs ou des régions différentes d’une même économie.

Règles d’indemnisation du chômage et frontière entre volontaire et involontaire

La distinction entre chômage volontaire et involontaire ne relève pas seulement de la théorie. Les règles d’indemnisation la matérialisent dans le droit. En France, la durée d’indemnisation après une rupture conventionnelle va être réduite dans le cadre des réformes en cours. Ce durcissement traduit une lecture institutionnelle : en restreignant l’accès aux allocations pour les salariés qui négocient leur départ, le législateur traite implicitement la rupture conventionnelle comme un choix, donc comme un chômage partiellement volontaire.

Ce glissement réglementaire pose un problème d’analyse. Un salarié qui négocie une rupture conventionnelle parce que ses conditions de travail se dégradent ou que son poste est menacé de suppression ne fait pas le même « choix » qu’un salarié qui part pour convenance personnelle. La frontière entre chômage volontaire et involontaire dépend du cadre juridique autant que de la situation économique.

Groupe de personnes en attente dans une agence pour l'emploi tenant des tickets numérotés, représentant la réalité du chômage involontaire

Les données disponibles ne permettent pas de mesurer précisément quelle part des ruptures conventionnelles relève d’un départ contraint déguisé. Les retours terrain divergent sur ce point : certaines branches signalent un usage massif de la rupture conventionnelle comme alternative au licenciement économique, d’autres y voient un outil de mobilité choisie.

Le chômage involontaire reste une réalité mesurable par ses effets : des personnes disponibles, qualifiées, prêtes à accepter le salaire du marché, mais sans emploi. L’explication tient rarement à un seul facteur. Insuffisance de la demande effective, rigidités de prix, inadéquation sectorielle et cadre réglementaire se combinent pour produire un phénomène que ni la flexibilité salariale ni la seule volonté individuelle ne suffisent à résorber.

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